Martinique : Faire le plein… Mais de quoi ?

Martinique : Faire le plein… mais de quoi ? Le grand état des lieux énergétique de l'île

Par Jean-Marc Wollscheid — GTMag.fr Temps de lecture 3.60 minutes

Rouler électrique en Martinique, c'est bien. Mais savoir d'où vient l'électricité qui charge votre batterie, c'est mieux. Parce qu'entre les discours officiels sur la transition énergétique et la réalité du mix électrique d'une île tropicale de 1 128 km², il y a parfois un écart que personne ne se donne la peine de mesurer. GTMag.fr l'a fait pour vous.

Une île, une contrainte : l'isolement énergétique

La Martinique n'est connectée à aucun réseau électrique continental. Pas de câble sous-marin relié à la France hexagonale, pas d'interconnexion avec les îles voisines. Chaque kilowattheure consommé sur l'île doit y être produit. C'est ce qu'on appelle un système insulaire non interconnecté — et c'est à la fois la principale contrainte et le principal moteur de la transition énergétique locale.

EDF SEI (Services Énergétiques Insulaires) assure la gestion du réseau et l'équilibre entre production et consommation en temps réel. Un exercice d'équilibriste permanent, dans un contexte où la demande peut varier brutalement — coup de chaleur, passage d'une averse tropicale, pic de climatisation en milieu de journée.

Le mix énergétique actuel : la vérité sans fard

Le thermique fossile : toujours majoritaire

Soyons directs : en 2025, la Martinique produit encore plus de 60 % de son électricité à partir de centrales thermiques fonctionnant au fioul lourd et au gazole. La centrale EDF du Galion, à Trinité, et celle du Robert constituent les piliers de cette production fossile. Fiables, pilotables, mais coûteuses et polluantes — leur empreinte carbone est bien réelle.

Ce fioul est importé par tankers, stocké sur l'île, et brûlé pour produire de l'électricité. Une chaîne logistique longue, dépendante des cours mondiaux du pétrole, et particulièrement vulnérable aux crises d'approvisionnement — comme la crise de 2020 l'a durement rappelé.

Le coût de revient de cette électricité thermique est structurellement élevé. C'est en partie pour cette raison que la facture d'électricité martiniquaise, subventionnée par le mécanisme de péréquation tarifaire nationale, resterait bien plus lourde sans l'intervention de l'État.

Le solaire photovoltaïque : la montée en puissance

C'est la bonne nouvelle de la décennie. Le solaire photovoltaïque s'est développé à un rythme soutenu en Martinique, porté par un ensoleillement exceptionnel — 2 800 à 3 000 heures de soleil par an — et par les dispositifs d'aide à l'installation.

La puissance installée dépasse aujourd'hui les 120 MWc (mégawatts-crête), répartis entre les grandes centrales au sol, les ombrières de parking et les installations en toiture sur particuliers et entreprises. Le solaire représente désormais environ 15 à 18 % de la production électrique annuelle — un chiffre en progression constante.

Mais le solaire a ses limites insulaires. Il produit en journée, quand la demande est forte — bonne nouvelle. Mais il s'effondre au moindre passage nuageux, fréquent sous les tropiques, et tombe à zéro la nuit, précisément quand les véhicules électriques se rechargent. Sans stockage massif, le photovoltaïque seul ne peut pas assurer l'équilibre du réseau.

La bagasse : l'or vert de la canne à sucre

Méconnue du grand public, la bagasse est pourtant l'une des ressources énergétiques les plus originales de la Martinique. Il s'agit du résidu fibreux de la canne à sucre après extraction du jus — un déchet agricole transformé en combustible.

La centrale Galion Énergie, cogénération alimentée à la bagasse et au charbon, produit de l'électricité pendant la campagne sucrière, de janvier à juin environ. En dehors de cette période, elle bascule sur le charbon, ce qui nuance son bilan environnemental.

La bagasse représente une source d'énergie locale, renouvelable sur le plan théorique, mais saisonnière et limitée par la superficie cultivée en canne. Elle illustre parfaitement les compromis auxquels une île doit consentir : utiliser ce qu'elle a, même imparfaitement.

L'éolien : un potentiel encore sous-exploité

Le vent ne manque pas en Martinique. Les alizés soufflent de façon régulière et prévisible sur les hauteurs du nord et sur la côte atlantique. Pourtant, la puissance éolienne installée sur l'île reste modeste — autour de 30 MW — en raison des contraintes paysagères, des oppositions locales et des procédures administratives particulièrement longues en zone ultramarine.

Des projets sont en cours, notamment en mer avec l'éolien offshore flottant, technologie encore émergente mais particulièrement adaptée aux îles disposant de fonds marins profonds à faible distance des côtes. La Martinique figure parmi les territoires pilotes identifiés par l'État français pour ces expérimentations. Le potentiel est réel — son exploitation, encore lointaine.

L'hydraulique : confidentielle mais constante

Quelques microcentrales hydrauliques exploitent les rivières martiniquaises, notamment sur la Capot et la Lézarde. Leur puissance cumulée est faible — quelques mégawatts — mais leur production est constante, pilotable et totalement décarbonée. Un atout précieux dans un mix insulaire qui cherche ses points d'appui stables.

Le stockage par batteries : le chaînon manquant

C'est le grand chantier de la décennie. Sans capacité de stockage massif, les énergies renouvelables intermittentes — solaire, éolien — ne peuvent dépasser un certain seuil d'intégration sans déstabiliser le réseau. EDF SEI a déjà déployé plusieurs installations de stockage par batteries lithium sur l'île, notamment à Bellefontaine et au Lamentin, avec des capacités en cours d'extension.

L'objectif affiché par la Programmation Pluriannuelle de l'Énergie (PPE) de la Martinique est d'atteindre 100 % d'énergies renouvelables d'ici 2030 — une ambition considérable, qui nécessitera des investissements massifs en stockage, en smart grid et en maîtrise de la demande.

Et la voiture électrique dans tout ça ?

C'est évidemment la question qui nous intéresse. Recharger un Subaru Solterra, une Renault Mégane E-Tech ou une Tesla Model Y en Martinique, c'est aujourd'hui recharger avec un mix encore majoritairement fossile. L'empreinte carbone du kilowattheure martiniquais est ainsi estimée entre 550 et 650 g de CO₂/kWh — soit deux à trois fois plus que le kilowattheure hexagonal, décarbonné par le nucléaire.

Concrètement, un véhicule électrique rechargé en Martinique émet aujourd'hui moins qu'un thermique équivalent, mais davantage qu'un électrique rechargé en France métropolitaine. L'avantage environnemental existe — il est simplement moins spectaculaire.

La bonne nouvelle, c'est que ce bilan s'améliore chaque année, à mesure que le solaire progresse dans le mix. En 2030, si les objectifs PPE sont atteints, recharger électrique en Martinique sera l'un des actes les plus propres que puisse accomplir un automobiliste sous les tropiques.

Le réseau de recharge : où en est-on ?

Le déploiement des bornes de recharge publiques progresse, mais reste insuffisant au regard de l'essor du parc de véhicules électriques. On compte aujourd'hui environ une centaine de points de charge publics sur l'île, répartis entre les grandes surfaces, les parkings municipaux et quelques stations-service. Les puissances disponibles vont du simple chargeur AC 7 kW aux bornes rapides DC 50 kW, avec de rares installations à 100 kW.

Les grands absents : les chargeurs ultra-rapides 150 à 350 kW, standards sur le continent mais quasi inexistants en Martinique. Une lacune qui pénalise les véhicules de passage et les longs trajets — relatifs sur une île de 80 km de long — mais qui peut créer des situations tendues en cas de réseau saturé un jour de fort trafic.

La centrale de Bellefontaine : le pilier thermique qu'on oublie trop souvent

Impossible de dresser un état des lieux énergétique honnête de la Martinique sans parler de la centrale thermique de Bellefontaine. Implantée sur la côte caraïbe, entre mer et montagne, cette installation est pourtant l'une des plus puissantes de l'île — et l'une des moins médiatisées.

Une centrale au fioul lourd, au cœur du dispositif

La centrale de Bellefontaine est une centrale thermique à turbines à combustion et moteurs diesels, fonctionnant principalement au fioul lourd et au gazole. Sa puissance installée avoisine les 200 MW, ce qui en fait l'un des principaux piliers de la production électrique martiniquaise — capable à elle seule de couvrir une part significative de la demande de base de l'île.

Son rôle est fondamental dans l'équilibre du réseau insulaire : c'est elle qui assure la production pilotable de secours lorsque le solaire s'effondre sous les nuages, lorsque la consommation explose en pic de chaleur ou lorsqu'une autre unité de production est en maintenance. Sans Bellefontaine, le réseau martiniquais ne tiendrait tout simplement pas.

Une installation vieillissante, mais irremplaçable à court terme

C'est là que le sujet devient sensible. Une partie des équipements de Bellefontaine accuse l'âge — certaines unités ont été mises en service il y a plusieurs décennies. EDF SEI a engagé des programmes de rénovation et de modernisation pour maintenir la fiabilité de l'installation, mais la question de son avenir à long terme se pose inévitablement.

Fermer Bellefontaine du jour au lendemain serait impossible sans disposer d'une alternative crédible en termes de puissance pilotable. C'est précisément pourquoi les objectifs de 100 % renouvelables d'ici 2030 sont conditionnés à des investissements massifs en stockage par batteries et en smart grid — pour compenser la disparition progressive des centrales thermiques comme celle de Bellefontaine.

Ce que GTMag.fr retient

La Martinique est une île en transition — énergétiquement parlant. Elle dispose d'atouts considérables : soleil, vent, biomasse locale, volonté politique affichée. Mais elle part d'un mix fossile lourd, dans un contexte insulaire qui ne pardonne pas les erreurs de planification.

Pour l'automobiliste électrique, le message est nuancé : rouler électrique en Martinique, c'est déjà mieux qu'un thermique. Ce sera bien meilleur encore dans cinq ans. À condition que les investissements suivent, que les procédures s'accélèrent, et que le stockage massif devienne enfin une réalité sur le terrain.

La route est tracée. Elle est longue. Mais elle va dans le bon sens.

Source d'énergiePart dans le mix (2025 est.)Tendance
Thermique fossile (fioul/gazole)~62 %↓ En baisse
Solaire photovoltaïque~17 %↑ En forte hausse
Bagasse / biomasse~12 %→ Stable
Éolien~6 %↑ En hausse
Hydraulique~3 %→ Stable

Jean-Marc Wollscheid — GTMag.fr Sources : EDF SEI, ADEME, Programmation Pluriannuelle de l'Énergie Martinique, Observatoire Énergie Martinique © GTMag.fr — Reproduction interdite sans autorisation

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